L’Italie fut le premier pays à affronter le coronavirus et à suggérer, dès le mois de mars 2020 aux autres États membres de l’Union Européenne, la création de « corona bonds ». Ce mot valise est composé de « corona » et « bonds ». Ce dernier est un terme anglophone pour désigner des obligations, soit des titres de dette. Il s’agirait ainsi d’obligations émises par l’Union Européenne pour répondre à deux objectifs : mutualiser la dette de la zone euro et aider les États les plus endettés à soutenir leurs économies durement touchées par l'épidémie de Covid-19. Ces obligations seraient remboursables sur le très long terme (plusieurs décennies) via le budget de l'Union européenne, afin d'étaler le plus possible les contributions annuelles des différents États membres.

 

L’idée n’est pas neuve. Dès 2010, la crise de la dette publique dans la zone euro avait mis en lumière l'extrême disparité des situations des finances publiques des États membres de la zone euro. Dans ce contexte, les pays les plus endettés réclamaient déjà la création « d’euro bonds ». S’ils n’ont jamais vu le jour, ils auront surtout creusé le fossé entre les pays du Nord et les pays du Sud dans l’UE. On constate le même phénomène aujourd’hui.

En premier lieu, dans les pays défenseurs des « corona bonds », on retrouve les pays les plus endettés dits « pays du sud » (l’Espagne, l’Italie, la Grèce etc..). Pourquoi ? La récession qui se profile sur l'ensemble du territoire européen pousse les États à soutenir leur activité économique. Pour la financer, ils empruntent de l’argent sur les marchés en émettant des titres (obligations) à des taux d’intérêts variés. Ces taux d'intérêts sont largement orientés par les agences de notation financières telles que Moody's, Standard and Poor's et Fitch. Ces dernières donnent une note aux États, qui détermine le risque de défaut de paiement et donc le taux d'intérêt auquel ils peuvent emprunter.  Du fait de l’augmentation des dépenses publiques, les taux d’emprunt risquent fortement de s’envoler. Pour palier à ce problème, ces Etats prônent la création des « corona bonds ». Ainsi la mutualisation des dettes aura pour conséquence de renforcer la note des États et ainsi baisser le taux d’emprunt. 

 

Comparer les taux à  1 an
FRANCE ALLEMAGNE ITALIE ESPAGNE PORTUGAL GRECE
-0,49% -0,54% 0,12% 3,54% 4,17% 102,18%

Taux à 1 an des pays de l’UE ( Source : Boursormama)

 

En second lieu, on retrouve les pays du Nord portés par l’Allemagne. En effet, ils voient d’un mauvais œil la création des corona bonds.  Ils craignent d'avoir à en assumer le poids financier. Ils pointent donc du doigt le comportement dit de "passager clandestin" (terme de micro-économie pour qualifier un agent économique qui profite d'un autre) des Etats plus dispendieux. Cette proposition desservirait en effet les membres dont les dettes sont jugées comme étant les moins fragiles. L’Allemagne emprunte en ce moment à un taux négatif. Rappelons qu’elle a connu une des pires situations économiques de son histoire lorsqu’elle a été frappée par une hyperinflation des prix causée par une création monétaire accrue en 1920. Et le rejet des corona bonds s’inscrit dans cette logique de ne pas revivre un tel traumatisme.

 

Ce débat fait resurgir les divergences d’opinion entre politique budgétaire et financière qui existent depuis la création de l’Union Européenne. Aujourd’hui, le poids de l’Allemagne dans les décisions de l’UE est tel qu’on ne peut imaginer la mise en place des corona bonds à court terme. Et pourtant, le plan de relance de 750 milliards offre un espoir inattendu. En effet, à la surprise générale, l’Allemagne a fait un virage à 180° en proposant une mutualisation de dettes entre les Etats membres. La Commission européenne a présenté le 27 mai 2020, le projet “Next Generation EU” qui vise à octroyer 750 milliards de prêts et subventions pour permettre à l’UE de se remettre de la crise du coronavirus. Pour obtenir ces soutiens financiers, les pays bénéficiaires devront présenter un plan d'investissements et de réformes, compatible avec les priorités de la Commission européenne : la transition écologique et numérique. Le projet de la Commission sera à l’ordre du jour du prochain sommet européen, les 18 et 19 juin. “ La non-action face à cette crise nous coûtera encore plus cher”, a lancé Ursula von der Leyen aux États membres qui seraient tentés de repousser son plan.

 

Antoine Vocher

Consultant Capfi Technology